Johny Pitts explore les identités afro-européennes à travers son art à la Maison Européenne de la Photographie

TLDR, à la Maison Européenne de la Photographie, Johny Pitts présente « Black Bricolage », un ensemble de photographie, carnets et documents qui relie des scènes du quotidien et des récits de migrations. Le parcours mise sur l’absence de cartels pour laisser dialoguer les images, en travaillant la représentation, l’hybridité et la diversité culturelle autour des identités afro-européennes.

À la Maison Européenne de la Photographie, Johny Pitts met en scène les identités afro-européennes sans cartels

Le Studio de la Maison Européenne de la Photographie accueille « Black Bricolage », un projet où Johny Pitts assemble images, notes et traces de terrain. Le choix qui frappe vite, c’est l’absence d’étiquettes. Ni titre, ni date, ni lieu imprimés à côté des tirages, alors même que l’auteur connaît précisément la chronologie de ses prises de vue.

Ce retrait d’informations n’est pas un effet gratuit. Il vise à créer une lecture par voisinage, comme si le sens naissait d’une friction entre deux photos. Une scène de Londres peut ainsi répondre à une autre captée au Brésil, sans que le regard se verrouille sur une explication. Le visiteur construit sa propre continuité, avec une question simple en tête, que voit-on quand le contexte n’est plus imposé mais reconstruit ?

Un fil conducteur se dessine à travers des instants ordinaires. Une attente prolongée devant une vitrine d’association humanitaire, ponctuée par des flocons de neige qui semblent presque sonores. Un jeune garçon rentrant de l’école, une cravate bougée par le vent, un ballon de basket sous le bras, le visage baissé comme s’il cherchait une trajectoire au sol. Un groupe de filles au carnaval de Notting Hill, quand le jour tombe et que la rue devient scène.

Ces images évitent le spectaculaire et les signes trop évidents d’actualité. Elles se concentrent sur ce que l’on croise sans s’arrêter, gestes, postures, petits décalages vestimentaires, micro rites. Cette orientation donne au projet une texture documentaire, tout en gardant une place pour l’ambiguïté. La question n’est pas seulement « où cela se passe », mais « que raconte ce corps dans cet espace ».

La première grande image peut jouer le rôle d’un seuil. Sur un quai de la Gare du Nord, en noir et blanc, la capitale se laisse percevoir comme un point de passage. Le regard de Pitts, britannique, saisit ce lieu comme une porte d’entrée vers le continent, avec ses allers retours, ses attentes, ses correspondances. Le fait que l’image ait pu être longtemps « survolée » par l’auteur souligne une idée utile en analyse visuelle, une photo devient centrale quand un cadre de lecture la rend lisible.

Le parcours aide aussi à comprendre une tension fréquente dans l’art documentaire. Trop d’explications peut enfermer l’image, trop peu peut perdre le visiteur. Ici, la scénographie par rapprochement agit comme une troisième voie, un montage sans voix off. Le visiteur n’est pas abandonné, il est placé en situation d’interprétation, comme face à un album où l’on tourne les pages à son rythme.

Cette méthode éclaire la notion de représentation. Représenter ne consiste pas seulement à montrer des personnes noires en Europe, mais à décider comment elles apparaissent, dans quels moments, avec quels signes de normalité ou de fragilité. À force de détails concrets, le regard se déplace de l’identité comme catégorie vers l’identité comme expérience, et c’est là que la suite du projet prend sa force narrative.

Black Bricolage comme méthode, bricolage, risographie et matière du récit photographique

Le titre « Black Bricolage » indique une méthode avant d’annoncer un thème. Le bricolage, tel que l’a formulé Claude Lévi-Strauss dans « La Pensée sauvage », renvoie à l’art de faire avec ce qui est déjà là. Pas d’outil parfait, pas de plan figé, mais un assemblage d’objets, de symboles, d’idées, réorientés vers un sens nouveau.

Cette idée trouve un écho direct dans des cultures noires souvent contraintes par des moyens limités, des accès inégaux aux financements, ou des formes d’expression développées hors institutions. Le projet rappelle que beaucoup d’innovations naissent dans des marges, avec des systèmes de débrouille, des réseaux informels, des transmissions par imitation. Le récit visuel devient alors un collage, pas une démonstration linéaire.

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La matérialité des images participe à cette logique. Pitts choisit la risographie pour une partie des tirages, une technique d’impression dont les variations, les décalages d’encrage et les accidents produisent des imperfections visibles. Ce rendu n’est pas une simple esthétique « vintage ». Il affirme que l’image documentaire peut assumer ses aspérités, comme une page annotée plutôt qu’une surface lisse.

Dans une visite, cette matière se ressent à distance puis au plus près. De loin, les aplats et les contrastes retiennent l’œil. À courte distance, le grain et les petites irrégularités deviennent des indices de fabrication. Le spectateur est alors ramené à une vérité souvent oubliée, une exposition est aussi un objet produit, imprimé, monté, pensé comme un ensemble.

Pour garder le fil, un personnage fictif peut servir de guide mental, Lina, étudiante en médiation culturelle, vient avec un carnet. Elle note non pas les lieux, puisqu’ils ne sont pas affichés, mais les transitions. Elle écrit « ici, un regard vers la gauche répond à un regard vers la droite ». Elle souligne « le même type de lumière, mais pas la même ville ». En sortant, elle se rend compte que sa mémoire a enregistré des correspondances, pas une carte.

Le bricolage se lit aussi dans l’architecture du corpus. « Black Bricolage » ne se limite pas à des images finales, il inclut carnets et documents. Ce voisinage rend visible le travail de repérage, les notes, les hésitations. Il rappelle que la photographie de terrain est faite de retours, de ratés, de rencontres sans suite, d’attentes longues, d’itinéraires modifiés au dernier moment.

Cette approche a un effet concret sur la réception. Elle déplace le regard d’une consommation rapide, « belle photo, sujet clair », vers une enquête légère. Pourquoi cette image est ici, à côté de celle-ci. Qu’est-ce qui se prolonge, un geste, une posture, un silence. La réponse ne vient pas d’un texte mural, elle vient de l’œil qui compare.

Pour illustrer cette logique de fabrication, une liste de « signaux de bricolage » repérables pendant la visite aide à observer sans surinterpréter.

  • Absence de cartels, le sens passe par le montage et les rapprochements
  • Impressions à la risographie, avec décalages, textures et variations d’encrage
  • Présence de carnets et documents, qui exposent le travail plutôt que le seul résultat
  • Scènes ordinaires, qui déplacent l’attention vers les micro gestes du quotidien

Cette grammaire prépare le terrain pour le concept central du projet, l’« Afropean », et la manière dont il raconte des trajectoires marquées par l’hybridité.

Une recherche vidéo autour de l’exposition aide souvent à entendre la logique de montage et les choix de fabrication, notamment quand l’artiste commente l’absence de dates et le rôle des rapprochements.

Afropean, migrations et diversité culturelle, une lecture des identités afro-européennes par l’ordinaire

Le terme « Afropean » sert de boussole. Il désigne des expériences noires en Europe, souvent moins commentées que celles associées aux récits afro-américains. Le projet de Johny Pitts s’inscrit dans une continuité intellectuelle où l’identité n’est pas une case fixe mais une relation, un mélange d’histoires familiales, de langues, de quartiers, de circulations.

Pour situer ce cadre, deux références reviennent fréquemment. Édouard Glissant, avec la créolisation et l’idée d’identités composites, propose une manière de penser les appartenances sans pureté. Caryl Phillips, dans « The European Tribe », interroge la place des identités noires sur le continent, en confrontant mémoire, frontières et regard social. Le projet photographique n’illustre pas ces textes, il en reprend une intuition, une identité se fabrique par frottement.

Là où la notion devient concrète, c’est dans les images. Les corps portent des styles, des codes, parfois des contradictions. Une cravate d’écolier peut cohabiter avec un ballon de basket, signe d’une culture sportive mondialisée. Un carnaval, à Notting Hill, mélange héritages caribéens, scène londonienne et économie locale. Une attente devant une association humanitaire rappelle que les migrations ne se résument pas à un passage de frontière, elles continuent dans l’accès aux droits, au logement, aux papiers, à la reconnaissance.

Une exposition qui traite des identités afro-européennes est attendue sur le terrain des grands discours. Ici, l’angle est plus serré. Les signes faibles deviennent des preuves. La façon dont une personne occupe un banc public, la manière dont un groupe se rassemble, la distance entre deux inconnus. Cette micro observation fonctionne comme un antidote à la généralisation.

La circulation géographique du corpus ouvre une question, que produit le passage d’une ville à l’autre quand le visiteur n’a pas le nom des lieux. Paris, Berlin, Lisbonne, Londres, Freetown, Salvador Bahia, le sud des États-Unis, ces étapes sont évoquées dans les communications, mais l’exposition choisit de ne pas les hiérarchiser. Le regard passe d’un espace à un autre sans se sentir en « voyage organisé ». Cette stratégie évite l’exotisation.

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Un tableau peut aider à clarifier les axes de lecture sans retomber dans le cartel. Il s’agit d’orientations possibles, pas d’une grille obligatoire.

Angle de lecture Ce que le visiteur peut observer Effet sur la représentation
Ordinaire Gestes, vêtements, attentes, routines Sortir des stéréotypes, laisser place à la complexité
Montage sans dates Rimes visuelles entre images éloignées Créer des ponts, relier expériences sans hiérarchie
Hybridité Mélange de codes, langues, styles, rites Montrer une identité en mouvement, non figée
Migrations Indices d’itinéraires, d’attente, de précarité ou d’ancrage Faire sentir des trajectoires sans réduire à un récit unique

Ce dispositif met la diversité culturelle en situation, non comme slogan, mais comme expérience perceptive. Le thème suivant s’impose alors, comment ce regard s’articule avec les institutions qui exposent, sélectionnent et encadrent l’expression artistique.

Les entretiens autour d’« Afropean » permettent souvent de relier l’intention documentaire à une réflexion sur le langage, l’appartenance et la perception sociale.

Dialogue avec la Maison Européenne de la Photographie, exposition, institutions et expression artistique

Présenter « Black Bricolage » à la Maison Européenne de la Photographie engage un dialogue particulier. Une institution photographie des artistes, au sens où elle choisit, encadre, contextualise. Et un artiste documente des réalités qui ont souvent été mal cadrées, réduites à des archétypes, ou rendues invisibles dans les récits dominants.

Le Studio, au premier étage, joue un rôle de chambre d’écho. Les visiteurs arrivent avec des attentes, un lieu parisien, une programmation, une idée de ce que doit être une exposition « lisible ». L’absence de cartels, déjà évoquée, se heurte à ces habitudes. Ce frottement fait partie de l’expérience, il met en lumière le contrat implicite entre institution et public.

Un autre dialogue se déploie par voisinage de programmation. Aux étages supérieurs, le travail de Dana Lixenberg est présenté, ce qui crée une occasion de comparer deux démarches. L’une peut être perçue comme plus axée sur la série et la durée, l’autre sur l’assemblage de fragments, carnets, documents. La visite se transforme en atelier critique, comment deux propositions documentaires produisent des régimes d’attention différents.

Le sujet de la représentation devient alors institutionnel. Qui est vu, comment, par qui, avec quel appareil de légitimation. L’exposition de Pitts ne se contente pas de « montrer des images ». Elle montre aussi un mode de fabrication, avec la risographie, les documents, la rugosité assumée. Elle rappelle que l’expression artistique peut refuser la finition parfaite quand celle-ci gomme les conditions matérielles de création.

Pour un public parisien, la présence d’une photographie liée à la Gare du Nord peut aussi fonctionner comme une invitation à relire la ville. Sans désigner explicitement un groupe, l’image renvoie à des flux bien connus, arrivées, départs, correspondances internationales. Elle suggère que l’expérience afro-européenne n’est pas « ailleurs », elle traverse des lieux familiers, au quotidien.

Dans les médiations culturelles, cette exposition donne une matière simple à activer. Plutôt que d’expliquer une image, un médiateur peut demander, quelle image répond à celle-ci. Quel détail revient, un geste de main, un regard, une posture. À partir de ces réponses, la conversation glisse vers les thèmes de migrations, d’hybridité, de stéréotypes, sans imposer un cadre unique.

Un exemple concret, un groupe de lycéens visite avec un atelier d’écriture. On leur demande de rédiger une légende fictive pour trois photos, puis d’échanger les légendes entre groupes. Les écarts révèlent les projections. Certains inventent un récit dramatique, d’autres restent sur l’ordinaire. Le débat qui suit touche une question de fond, pourquoi le regard associe vite certains corps à certains scénarios. L’exposition sert alors d’outil pédagogique sans devenir moralisatrice.

Un dernier point relie institution et terrain, la circulation des images entre 2004 et 2024, rappelée dans les textes de présentation, inscrit le projet dans une durée suffisamment longue pour éviter l’effet « tendance ». Le temps long montre des continuités, mais aussi des changements de décor, de mode, de langage. L’insight final tient en une phrase, une institution peut ouvrir un espace de lecture quand elle accepte qu’une exposition pose des questions avant de fournir des réponses.

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